Le certificat par Marie Houillon

par LES VOIVRES 88240  -  16 Avril 2021, 03:19  -  #Qu'il est beau mon village

Le certificat par Marie Houillon

Quand on inscrivait un gamin, ou une gamine à l'école, au début de ce siècle et jusqu'aux années 40, c'était dans le but de lui faire obtenir " son certificat ". En effet, le Certificat d’Études Primaires représentait la finalité et l'apothéose de la scolarité, dans nos campagnes. L'écolier était conditionné dans ce but :

" Si tu t'imagines que tu décrocheras ton certificat en n'apprenant pas tes leçons, tu te trompes. "

disait l'instituteur à un élève paresseux.

" C'est pas comme ça qu'ils auront leur Certificat. " 

grognaient les parents devant une innovation pédagogique telle que la classe-promenade qui emmenait les enfants dans un atelier ou en forêt.

C'est vrai que le C.E.P. (comme disait le maître), s'il représentait la récompense suprême pour la majorité des écoliers, était le premier degré de l'ascension sociale et la porte ouverte à la réussite pour les plus forts d'entre eux. Quoiqu'il en soit, c'était la sanction ou l'apothéose de la scolarité primaire. Il faut reconnaître que les élèves étaient ainsi munis d'une excellente instruction de base.

Mais que de pleurs et de grincements de dents provoquait-il,  ce diable de Certificat ?

On le passait au canton, sous la surveillance d'instituteurs du canton voisin, donc non concernés.

Un des papas attelait le cheval à la charrette et emmenait les candidats à la salle d'examen, pour l'heure prévue. L'instituteur profitait parfois du transport, ou venait pas ses propres moyens. Arrivés sur place, seuls les élèves étaient autorisés à entrer. Le maître et les parents devaient rester à la porte !

Les épreuves commençaient, le matin étant réservé à l'écrit. La " dictée " comptait fortement. En effet, cinq fautes d'orthographe dans un texte vous rapportaient un gros zéro !

Et un zéro vous donnait droit, presque sûrement, à la " veste ", comme on disait, c'est à dire à l'échec. Composition française, problèmes d'arithmétique, questions d'histoire, géographie et sciences, se succédaient jusqu'aux approches de midi. Là, les candidats retrouvaient leur maître. On prenait le repas ensemble, on discutait des épreuves du matin et de la façon dont on y avait répondu. Pendant ce temps là, les examinateurs corrigeaient les devoirs, notaient les élèves, établissaient les moyennes. En début d'après-midi, les candidats revenaient, le cœur battant, avec leur maître aussi ému qu'eux ! C'était alors la proclamation des résultats du matin. Si le candidat avait une bonne moyenne, il était admis à passer l'oral de l'après-midi et pouvait se considérer comme reçu au Certificat.

Sinon, il ne lui restait plus qu'à rentrer à la maison, tête base, pour y subir le savon familial. Quelle honte !

Les heureux admis étaient alors appelés pour l'oral : lecture à haute voix, avec commentaires, récitation, épreuve de couture pour les filles, de dessin, et surtout, épreuve de chant, le supplice de beaucoup de candidats ! Mais, au fond, le principal était fait du matin, ce n'était que complément de notes, qui vous permettait peut-être d'accéder à une mention. Elles étaient au nombre de trois : - Assez bien - Bien - Très bien. De plus, la consécration suprême était la proclamation de " Premier du canton " un honneur pour la famille mais aussi pour l'école où l'on avait étudié et pour l'instituteur.

Les résultats définitifs annoncés, c'était la grande joie, l'euphorie ! Parents présents, maîtres et élèves, nageaient dans le bonheur ! Il y avait peut-être une ombre au tableau en cas de non-admission, mais le malheureux " recalé " était déjà parti, ravalant sa honte. Alors, on profitait sans remords de l'allégresse générale. Tous les bureaux de tabac du chef-lieu de canton proposaient de splendides cocardes tricolores, avec l'inscription " REÇU " en lettres dorées ou argentées. On s'empressait d'en acheter et de les épingler sur sa poitrine, proclamant ainsi son succès à toute la population. Et l'on rentrait au village, riant et chantant et couverts de gloire ! Il était de tradition d'aller visiter les grands-pères et grands-mères, les parrains et marraines, en exhibant sa belle cocarde. Bien sûr, ils ne pouvaient moins faire que de donner une petite pièce pour la tirelire ! Quels beaux jours que ceux de l'après-certificat !

Pour ceux de ma génération, ce ne fut pas, et de loin, aussi euphorique.

En effet nous devions passer le C.E.P. le 8 juin 1 940, à Bains les Bains. Juin 1 940, la guerre sur le territoire français, la débâcle et l'occupation à la porte !

Nous sommes allés à notre examen, comme si de rien n'était, emmenés par notre instituteur, monsieur Fellberg, dans sa brave traction-avant que nous admirions beaucoup. (Pensez donc, elle pouvait faire du 100 à l'heure ! Une folie) On nous avait d'ores et déjà averti que les épreuves ne seraient pas corrigées au canton le jour-même, mais que tout serait centralisé au département et que nous aurions les résultats ultérieurement. Cela nous avait plutôt désappointé, mais qu'y faire ? Et à la guerre comme à la guerre, c'est le cas de le dire ! Arrivés dans les locaux du Cours Complémentaire de Bains les Bains, on nous présente nos examinateurs, une dame et un monsieur proches de la retraite. Évidemment, les jeunes instituteurs étaient mobilisés.
La dame, très scrupuleuse, dit alors :

" Il conviendrait peut-être de leur faire faire un exercice d'évacuation dans les abris, au cas où nous aurions à subir un bombardement aérien. "

Comme remède anti-trac, on ne fait pas mieux ! (Mais notre maître s'y opposa catégoriquement, suivi par plusieurs de ses collègues ! )

On commence à distribuer les sujets des épreuves. La dictée est un extrait des " Croix de Bois " de Roland Dorgelès, histoire de nous garder dans l'ambiance, sans doute !

La matinée se déroule sans encombre. Pas de bombardement aérien, Dieu merci !

A midi, on prend le repas ensemble, très détachés, peu concernés. Puisqu'on n'aura pas les résultats, pourquoi s'en faire ?

Et en avant pour l'oral de l'après-midi ! Le supplice de l'épreuve de chant s'achève dans les larmes pour deux d'entre nous. Mais la journée est terminée, tout de même. Nous avons passé le Certificat. Ouf !

Pas question de jolies cocardes. Il n'y en a pas dans les magasins, d'ailleurs. Il ne nous reste plus qu'à rentrer à la maison, à pied car notre maître a dû s'absenter l'après-midi.

Et nous voilà arpentant la route de Bains aux Voivres, pas mal énervés après la tension de la journée ! Nous nous défoulons et menons grand tapage, riant et chantant. Sur le bord de la route, les gens sortent sur leur porte :

" Alors ça c'est bien passé ? Vous êtes reçus ? "

" On ne sait pas. On n'a pas les résultats. "

Stupéfaction chez les villageois ! Comment ? Ils n'ont pas les résultats ! Mais on n'a jamais vu ça ! Est-ce qu'ils ne nous raconteraient pas des craques, par hasard, ces loustics ?

Eh ! non ! braves gens ! On ne vous mène pas en bateau, n'oubliez pas que nous sommes en pleine guerre.

La semaine suivante, l'armée allemande déferlait sur notre village et les préoccupations changeaient totalement de registre.

Ce n'est qu'au mois d'octobre suivant que nous eûmes des nouvelles de notre examen. Nous étions tous reçus. Il y avait bien quelques mauvaises langues pour prétendre qu'on nous l'avait donné ce Certificat ! Mais... les gens sont méchants, n'est-ce pas ?

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