La morale à l'école par Marie Houillon

par LES VOIVRES 88240  -  3 Mai 2021, 03:01  -  #Paysages

La morale à l'école par Marie Houillon

Tous les écoliers du début de ce siècle se souviennent, sans doute, des leçons de morale qu'on dispensait à l'école, régulièrement.

Madame Felberg, notre institutrice, savait à merveille tirer parti des petits évènements courants et quotidiens pour amener son troupeau d'élèves à réfléchir et à juger.

A l'époque, la grande rue du village n'était pas goudronnée. Il y avait peu de circulation, hormis les charrettes à bœufs ou à cheval. L’automobile était un luxe réservé au médecin, à certains commerçants et à l'instituteur. Aussi, les enfants jouaient-ils sans vergogne au milieu de la chaussée, avec l'assentiment de leurs parents.
Un jeudi (jour de congé à l'époque), une équipe de gamines disputaient avec ardeur une partie de " palette " au milieu de la route. Sur la surface empierrée et nivelée, c'était l'idéal pour tracer les carrés que la petite pierre plate devait traverser, poussée par une joueuse à cloche-pied. Et Simone, Lucie et les autres s'en donnaient à coeur-joie, très absorbées par leur jeu. Si absorbées qu'elles n'avaient pas entendu arriver une auto, dont le conducteur réclamait la voie libre à coup de klaxon répétés. Bien sûr, il n'y avait qu'une chose à faire : se ranger sur le bor de de la chaussée pour laisser passer le véhicule. C'est ce que firent nos gamines, mais Lucie, emportée par le feu de l'action, cria à l'intention du klaxon rageur :

" Oh ! Ferme un peu ta boîte ! "

C'était pour le moins imprudent, car la voiture qui demandait le passage n'était autre que la traction avant de l'instituteur, ce dernier au volant, son épouse à qui rien n'échappait à côté de lui ! Pour une gaffe, c'en était une, monumentale !

Évidemment, suite logique de l'affaire, la leçon de morale du lendemain, à l'école, porta sur le sans-gêne et l'impolitesse ! Pauvre Lucie ! Elle eut tout le temps de regretter son exclamation cavalière, pendant la sévère admonestation de la maîtresse !

Un autre jour, Madame Felberg prit pour support de sa leçon de morale un petit fait qui lui avait été rapporté par des gamins et gamines, à leur façon. Et elle le regretta !

En effet Marie, petite, rachitique, fragile, était très vite effarouchée par ce qui sortait de l'ordinaire. Allant à l'école, la main dans celle de sa grande sœur, elle se trouva en face d'une énorme machine qui n'était autre qu'une pelleteuse louée pour travailler à la carrière de la Colosse. Et voilà la gamine de 5 ans, littéralement terrorisée par l'engin, criant, pleurant et sa cachant dans les jupes de sa sœur ! Il fallut beaucoup de patience à cette dernière pour la rassurer et l'emmener à l'école par les chemins de traverse ! Mais la scène avait eu des spectateurs qui avaient conclu, un peu vite, que Marie faisait une colère pour ne pas aller à l'école ! Et qui s'étaient empressés de rapporter la chose à la maîtresse ! Quelle aubaine ! Pensez donc !

Aussi, l'heure de la leçon de morale arrivée, Madame Felberg, d'un ton affligé, relate l'affaire, se déclarant désolée de la mauvaise volonté de sa petite élève, lui faisant honte, devant tous ses camarades, d'un tel caprice.

Mais Marie, sûre de son bon droit, de lui rétorquer tout de go :

" Mais non, Madame, je faisais pas la colère pour pas aller à l'école ! J'avais peur de la grosse machine ! "

Stupéfaction de l'institutrice, interloquée par cette répartie, qui remettait en cause toute sa leçon ! Par chance, à côté d'elle, se trouvait ce jour là sa fille, la brave Dédée, adolescente de 15 ans très proche des petits élèves de sa mère. Et ce fut Dédée qui sauva la situation en s'écriant :

" Oh ! oui ! La pelleteuse ? Mais moi aussi, j'en ai peur ! Si elle allait me manger, cette machine ! "

Éclat de rire général qui amena la détente de l'atmosphère, et la maîtresse put passer, en douceur, à une autre leçon.

Pas toujours simple à enseigner, la morale !

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