En jetant l'eau bénite par Marie Houllon

par LES VOIVRES 88240  -  5 Avril 2021, 03:24  -  #Qu'il est beau mon village

En jetant l'eau bénite par Marie Houllon

Une des rares coutumes qui se maintiennent encore, dans notre village, c'est la visite aux familles qui ont perdu un des leurs. On va " jeter de l'eau bénite " au défunt. Avec la branche de buis préparée au chevet du lit, on asperge, en croix, le corps en murmurant une petite prière. Puis on va s’asseoir sur les chaises préparées le long du mur, où l'on retrouve un ou deux membres de la famille ainsi que des voisins, des amis. A mi-voix, on parle du défunt :

" Mon Dieu ! qu'il est donc parti vite ! C'est terrible ! "

ou, au contraire :

" Elle a tant souffert, la pauvre. Quel malheur ! "

 On reste une demi-heure, une heure, ou plus, selon que d'autres personnes arrivent et qu'il convient de libérer les chaises. Et puis on rentre chez soi, en attendant les obsèques.

Autrefois, il était d'usage de veiller toute la nuit à côté du défunt. Les gens arrivaient en groupe, vers les 9 heures du soir, à la maison mortuaire. Les femmes restaient dans la chambre. Les hommes se retrouvaient à la cuisine. Les conversations allaient bon train. En effet, pendant des heures et des heures, il n'était guère possible de parler uniquement de celui qu'on veillait. C'était un peu une revue de tous les évènements du village, qui défilait ainsi, parfois sans complaisance.
A minuit, on récitait la " grande prière " comme on l'appelait, puis on buvait le café, la goutte, on mangeait un morceau, et l'on recommençait à veiller, un peu moins nombreux peut-être, car certains allaient se coucher. Mais il n'était pas rare de voir réunies une bonne vingtaine de personnes dont certaines étaient des habituées qui n'auraient, pour rien au monde, manquées une veillée mortuaire. On prend son plaisir où on le trouve, n'est-ce pas ?

Parmi elles, on voyait souvent Joséphine avec sa fille Jeannette.

Un soir, ou plutôt une nuit, elles étaient là, dans la chambre. A la cuisine, il y avait une dizaine de jeunes gens, pas endormis du tout, malgré l'heure tardive. Et parmi ces garçons, il s'en trouvait un qui possédait une automobile, luxe rare à l'époque !

Et Joséphine était friande de promenades en voiture ! C'était sa passion ! Monter dans une auto, ne fut-ce que pour quelques mètres, représentait pour elle une véritable béatitude. Aussi, la nuit s'avançant, la voila qui dit à Jeannette, sa fille :

" Écoute ! Tu vas aller demander au Louis s'il pense bientôt repartir. On profiterait de la voiture. "

Jeannette se précipite à la cuisine :

" Dites, Louis ! Maman demande si vous partez bientôt en auto ? "
Légère hésitation de l'intéressé qui sait parfaitement ce que parler veut dire !

" Oui Jeannette ! D'ici une demi-heure ! "

La commissionnaire repart à la chambre, donner la réponse à sa mère, toute heureuse de l'aubaine.

Mais, à la cuisine, une étrange animation règne dans le groupe des jeunes gens : chuchotements, rires étouffés. Et pour cause : Louis est venu à pied. Il a laissé la voiture à la maison. Mais il ne peut résister au plaisir de faire une farce à Joséphine.

La demi-heure écoulée, les deux femmes arrivent à la cuisine. Le groupe des jeunes gens se lève aussitôt. Tout le monde prend congé de la famille.

Mais alors là, pas plus d'automobile que de beurre en broche, dans la cour de la ferme. Joséphine en est toute estomaquée !

" Mais ... l'auto ! Où est passée l'auto ? "

Et Louis, largement soutenu, de s'indigner, clamant à tous les échos :

" Ma voiture ! On m'a volé ma voiture ! Les salauds ! Ça ne se passera pas comme ça ! "

Bien sûr ! Bien sûr ! Mais dans l'immédiat, il est clair que tout le monde doit marcher à pied ! Ce n'est pas une affaire, on est habitué ! Cependant, Joséphine et Jeannette sont très désappointées. Pensez donc ! La promenade en auto leur passe sous le nez ! C'est en maugréant qu'elles prennent le chemin du retour, pas mal émoustillées, tout de même; par cette histoire de vol de voiture.

Dans le groupe des jeunes gens c'est la grande rigolade ! On s'esclaffe sans retenue en regagnant la maison des parents ! La jeunesse est sans pitié !

Les lendemains, Joséphine narre la chose à ses voisins, avec de grands airs tragiques. Mais que voit-elle arriver sur la route ? La voiture de Louis, avec le Louis au volant ! Alors là, elle en reste sans voix ! Et le chauffeur de lui crier, bon apôtre :

" Ça y est, Joséphine ! Je l’ai retrouvée ! Ils me l'ont ramenée ! "

On prétend que Joséphine ne fut dupe qu'à moitié ! Elle connaissait la bande de jeunes farceurs qui sévissaient au village !

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F
Bonjour je voulais vous remercier de mettre à disposition les écrits de mon arrière tante. J'étais avec elle quand elle les écrivait. C'était un bonheur de la lire alors que j'étais encore enfant. Mes vacances étaient plus belles aux côtés de cette écrivaine avec sa jolie écriture de plume car c'était aussi bien écrit sur la forme que sur le fond. Alors merci ????
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L
Il faut en premier remercier Michaël Étienne, un de ses jeunes amis, qui m'a prêté le manuscrit et la famille qui a donné son accord. En tant que bénévole de La Bibliothèque pour Tous, je savais qu’elle regrettait beaucoup de ne pas avoir les moyens financiers de publier ce manuscrit à compte d'auteur.
M
Joséphine appréciait aussi chevaucher la moto de son fils Albert, assise sur le "tandsad" pour aller voir leurs ruches à Gruey, Albert était surnommé "Bébert les mouches"
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L
Ha oui ! C'était les Pétard. Il remontait toujours à la sortie de la messe avec sa moto attelée d'une remorque contenant sa provision de vin. Son rucher était Sous le Mont dans la grande clairière juste avant le carrefour qui va à Fontenoy le Château. La parcelle est depuis longtemps envahie par les arbres mais les murs de pierre qui l'enclosent sont toujours là. Mon frère s'est trouvé par hasard, parrain de paille du fils de la Jeannette. Il était le seul disponible, en tant qu'enfant de chœur réquisitionné pour le baptême. J'imagine que par la suite cet enfant a été placé dans un foyer quand la mère et la grand-mère on dû être hospitalisées.