Ce soir on déconfine

par LES VOIVRES 88240  -  2 Mai 2020, 03:46  -  #Société

Ce soir on déconfine

"Si elle est en retard, c'est qu'elle viendra" disait Sacha Guitry, attendant sa fiancée. Mais pourra-t-elle venir après le déconfinement ? C'est la grande question que doivent se poser tous les amoureux transis en France, après avoir entendu le premier ministre, Edouard Philippe, tracer les grandes lignes du plan qui permettra de sortir du confinement, mardi 28 avril, devant l'Assemblée nationale.

Pour aller à son rendez-vous, la belle devra peut-être avoir une autorisation de se déplacer ? Cela pourrait poser des problèmes si les deux tourtereaux n'habitent pas dans le même département. En effet, une fois de plus les paroles du Premier ne brillent pas par leur limpidité et se contredisent. Dans un premier temps il affirme :

 "-Donc nous allons continuer à réduire l'offre, à exiger une réservation obligatoire dans tous les trains, à décourager les déplacements entre départements. Ce n'est pas le moment de quitter son département pour partir en week-end"

Puis il continue en disant :

"-Les attestations de déplacement vont disparaître au 11 mai pour les trajets de proximité. Il sera à nouveau possible de circuler librement, sans attestation, sauf pour les déplacements à plus de 100 km du domicile, qui ne seront possibles que pour un motif impérieux, familial ou professionnel"

Si on prend en compte la première affirmation, la belle ne pourrait pas quitter son département pour venir passer le week-end avec son petit ami et se laisser compter fleurette si il n'habite pas dans le même.

Dans le cas où on ne retient que le deuxième énoncé elle pourrait le faire librement sans autorisation spéciale si la distance n'est pas trop grande.
Par exemple depuis Les Voivres, je peux aller dans tous les départements limitrophes sans faire plus de 100 km.

Alors viendra, viendra pas ? Elle viendra car l'amour triomphe de tous les obstacles. Mais on pourrait penser que ces deux phrases contradictoires vont permettre aux gendarmes de vous épingler en ayant toujours un bon motif de verbaliser.

Dans d'autres domaines c'est également le flou artistique :                                                                               "A partir du moment où nous ne serons plus en situation de confinement, le respect des gestes barrières et de la distanciation sociale prendra plus d'importance. A cela, il conviendra d'ajouter le port du masque dans certaines situations", a déclaré le Premier ministre, qui a reconnu une phase de "pénurie". "La question des masques a suscité l'incompréhension et la colère des Français", a-t-il admis.

Il faudra porter le masque dans certaines situations. Là encore on ne peut se demander si cette déclaration ne va pas de nouveau susciter l'incompréhension des Français. Dans quelles situations le masque sera-t-il obligatoire ? Ce n'est pas vraiment précisé à part pour les collèges. Passons sur la colère, ce n'est pas la peine de risquer la surtension pour si peu. Nous resterons donc calmes. Nous sommes des modèles de zénitude.

Toujours à propos de ces masques, on sait maintenant qu'ils ne seront pas exigés avant l'âge de trois ans. Quid pour les écoles maternelles et les classes élémentaires puisqu'ils seraient déconseillés dans cette tranche d'âge pour des raisons de sécurité ? Il faut noter l'initiative intéressante de la commune de Bénamil en Meurthe et Moselle qui va fournir des visières, plus faciles à porter, aux élèves de maternelle et de primaire L'obligation de porter un masque pour les professionnels de la petite enfance vise à protéger qui, les encadrants, les enfants ?

Au risque de passer pour un candide, je me demande pourquoi on ouvre en premier les crèches maternelles et écoles élémentaire puisque l'on reconnait que les jeunes enfants auront du mal à se protéger ? Pourquoi ne pas faire l'inverse et commencer par ceux qui sont censés être responsables, les élèves de l'enseignement supérieur, puis ceux des lycées et des collèges ?

Cela doit être crispant à la longue pour nos dirigeants de gouverner une nation de demeurés qui ne comprennent jamais rien aux explications fournies.

Ces fameux masques seront-ils efficaces pour se protéger à partir du moment où ce ne sera pas des FFP2, les seuls qui théoriquement empêchent la propagation du virus ? De quels types seront ceux distribués par le gouvernement, les collectivités et ceux que l'on pourra acheter en pharmacie et dans les commerces ?

Ces questions ne recevront sans doute leurs réponses qu'un peu avant le jour J. Il n'y a sans doute pas de risques que les prévisions de mortalité en cas d'une nouvelle flambée du virus après le Déconfinement Day soient aussi importantes que les pertes prévues lors du D-Day pour les premières vagues du débarquement. Mais l'incertitude sur ce qu'il risque d'arriver et sans doute aussi grande qu'à l'aube du 6 juin 1944 chez beaucoup de personnes.

Pour le moment ceux qui s'inquiètent le plus sur la faisabilité de cette reprise sont les enseignants et ceux travaillant dans les transports publics. Dans les deux cas, même en réduisant le nombre d'élèves dans les écoles et celui des voyageurs, il leur semble difficile de respecter les gestes barrières. Dans un métro ou un bus plein à 70 %, les passagers sont l'un sur l'autre.

Alors puisqu'il n'y a pas d'autres solutions pour sauver l'économie française que de se déconfiner préparons nous à sauter dans l'inconnu ce fameux 11 mai. Mais ne le faisons pas sans avoir relu au moins les derniers vers de ce poème de Baudelaire :

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !


 
Le voyage


I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'oeil ! "
Une voix de la hune, ardente et folle, crie .
" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

" Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

V

Et puis, et puis encore ?

VI

" Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

A l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
" Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre ! "
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau .
 
Charles Baudelaire
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J
> ♪ “C’est la lutte virale, confinons-nous et demain, La distanciation sociale sera le genre humain ♪ (”France Inter" 01 05-2020)

> « la distanciation sociale » : c'est peut-être le seul point où, préférant « distanciation physique », je rejoindrais le Premier Ministre car, à vrai dire, il me semble que « la distanciation sociale » sévit depuis la nuit des temps quand on connait « l'écart, le refus de relation existant entre différentes classes sociales » et les tragédies où cela a pu conduire.

En cela, il n'inventait rien puisque, le 20 mars 2020, l’OMS indiquait qu’il « convenait de privilégier désormais l'expression "distanciation physique" à celle de "distanciation sociale" pour mieux décrire la nécessité de maintenir un espace entre les personnes pour contenir la propagation du virus. Pour l’OMS le confinement physique ne doit pas signifier isolement social, car il est important de préserver une bonne santé mentale pendant la crise. »

« Distanciation sociale » est une expression malvenue (Bernard Cerquiglini) . [ De fait, le terme « physique » est plus précis car il désigne le corps de l'individu, quand le corps social qualifie la société. Parler de « distanciation physique », c'est remettre au cœur du discours le particulier dans sa chair. Rien ne nous empêche de maintenir un lien avec l'autre, un lien social, tout en restant physiquement distant. (Le Figaro.fr) ]

> Le coronavirus et la guerre des masques a réveillé les délateurs et les prédateurs. « Détournements, marché noir, triplement des prix, malfaçons ». « Une spéculation cynique et immorale a pris place, où producteurs et traders attendent le plus offrant.» ("Reuters" )

Que dire de nos "tragi-comiques" dirigeants, assurément dépourvus du simple bon sens (et qui devraient urgemment virer leur Porte-parole) expliquer que le masque ne servait à rien et, moins de 2 mois plus tard, se frotter les mains au regard des amendes que son "non-port" pourrait rapporter.

> Je pourrais continuer sur l’efficacité des masques mais on a les réponses (point de FFP2 pour le commun des mortels et finalement les « chamailleurs » se dé… brouilleront), la rentrée des classes (reprise en main du retour au travail) mais je vais conclure sur le "Voyage" de Baudelaire qui selon quelques vieux souvenirs des "Fleurs du mal" et tout ce que j’ai pu lire, n’incite pas à un optimisme délirant. En effet, selon un des nombreux "autopsieurs" de son œuvre : « Pour lui, et il veut nous en convaincre, la mort est quelque chose d’attirant, de séduisant et elle est le seul moyen de découvrir l’inconnu. Ce n’est donc pas une vision sinistre mais positive (Image positive à une destinée négative). »
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L
Pour Baudelaire chaque expérience enrichit l'homme. La Mort en est une.