Mai 68 : un autre printemps sans école

par LES VOIVRES 88240  -  25 Mars 2020, 03:05  -  #Ecole

Mai 68 : un autre printemps sans école

Tout avait commencé un dimanche un peu avant que mon père ne nous reconduise, ma sœur et moi, au lycée à Épinal, elle à Claude Gelée et moi à Lapicque. Depuis plusieurs jours la radio parlait des événements du Quartier Latin, des affrontements avec les CRS. A l'internat nous n'en étions pas informés et j'imagine que pour mes parents, ce qui se passait à Paris ne les concernait pas.

Ce soir là pourtant la situation semblait se durcir. Des mots d'ordre de grève générale concernant entre autre les enseignants étaient lancés. Sans plus d'informations nous étions donc repartis au lycée.

Mon père me dépose et je gagne l'accueil pour signaler mon arrivée. Plusieurs surveillants attendaient en commentant les dernières nouvelles. Effectivement les professeurs devaient se mettre en grève dès le lendemain.

Le lundi matin presque tout le monde était là. Tout semblait normal mais une fois rentré en classe, au lieu de faire son cours, le professeur parla d'abord des événements puis encouragea une conversation générale.

Pour une surprise, c'était une surprise. Des adultes qui nous semblaient habituellement tellement rigides, tellement prompts à sanctionner la moindre incartade, organisaient un forum libre et nous traitaient pratiquement en égaux.

Les jours suivants, le lycée se vida peu à peu. les demi-pensionnaires et les externes arrêtaient progressivement de venir. Pour les internes le problème était plus épineux car il fallait prévenir la famille pour que quelqu'un vienne vous chercher. Chaque élève n'avait pas à l'époque de téléphone portable. La plupart des foyers n'étaient même équipés du téléphone. Je réussis à donner à un des derniers externes qui venait encore car il s'ennuyait à la maison, les coordonnées d'un des rares téléphones publics de Les Voivres. C'était celui du maire, Louis Honoré.

Mon père est effectivement arrivé. Il était passé prendre au passage ma sœur et une de ses amies.

Il n'y avait pas comme aujourd'hui, la possibilité de suivre les cours par Internet. D'ailleurs les professeurs étaient en grève. Ils n'auraient donc pas envoyé ces cours.

C'étaient donc les vacances pour la plupart de mes camarades d'autant plus que ce mois de mai était exceptionnellement beau. Pour moi ces vacances consistèrent à sarcler pendant trois semaines les pommes de terre de féculerie, les fameuses kémottes et à aider au début de la fenaison. Nous sommes rentrés à l'école pour finir l'année en catastrophe. Les épreuves du bac seraient jugées avec beaucoup de clémence à tel point qu'un terminale dont nous nous moquions parce qu'il l'avait déjà passé 6 fois, 3 fois à l'écrit et trois à l'oral en septembre, l'a enfin eu. Mais donné ou pas, à cette époque le bac ouvrait toutes les portes.

Pour tous le reste c'était la même démagogie. Il fallait appliquer les nouveaux décrets : non à la discrimination, éviter de traumatiser les élèves, tous égaux et groupir autour du radiateur. Il n'y avait plus de notes remplacées par 5 groupes, A, B, C, D, E. Cela était censé éviter la dépression chez celui qui cumulait les zéros et apprendre une modestie de bon aloi à celui qui avait la détestable habitude de truster les bonnes notes.

L'écart entre chaque groupe ayant été jugé au bout de quelques temps trop large, il fut décidé de peaufiner le système en notant A+, A, A-, B+, et ainsi de suite. Plus tard, sans doute un nouveau ministre de l'éducation particulièrement clairvoyant, non ce n'est pas un pléonasme, jugea qu'à partir du moment où cela faisait 15 notes, il était plus simple de revenir à l'échelle de 0 à 20.

Il fallut aussi dès la rentrée découvrir les math modernes. Mais là, cette discipline particulièrement indigeste et abstraite, ne servant à rien dans la vie courante sauf pour des scientifiques de haut niveau, s’accrocha comme une tique pendant toute ma scolarité sans réussir à me pénétrer la cervelle.

Autre changement les prix jugés comme les bonnes notes, discriminatoires et humiliants pour les cancres, n’avaient plus lieu d'être. Sauf que le lycée avait déjà acheté les livres. Cependant au lieu d'être remis en grande pompe à la salle des fêtes de La Louvière, ils furent distribués à la sauvette dans le gymnase du lycée :

-" Bon voilà votre livre, mais n'y revenez plus et ne vous faites plus remarquer en étant premier."

Je m'en foutais, j'ai eu mes prix même si un était en anglais auquel je n'ai pas compris grand chose.

Quand certains prétendent que le coronavirus va emmener un changement de société, c'est tout à fait possible. Ce sera sans doute un nivellement supplémentaire par le bas et une nouvelle progression de la connerie vers le pouvoir.

 

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