Automne à l’Étang Lallemand

par LES VOIVRES 88240  -  15 Novembre 2018, 04:05  -  #Qu'il est beau mon village

Photos lesvoivres88240/Evelyne

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C'est comme si la nature nous faisait un pied de nez.

Comme le dernier long baiser de l'amante trompée qui veut montrer à l'infidèle tout ce qu'il va perdre pour l'avoir délaissée.

Comme les  photos de l'aimé que l'on jette dans sa tombe sachant qu'il ne sera jamais aussi beau, jamais aussi éternel que dans notre souvenir.

De l'or, de l'or, de l'or. Le roi Midas en folie s'est allié aux Fées  et aux lutins pour le fondre et le jeter à pleins boisseaux sur le site de l’Étang Lallemand. Il en a pavé la digue et s'est amusé à le jeter dans l'eau pour nous montrer sa munificence.

La nature nous fait un pied de nez et nous dit :

-"Vous m'avez saccagée. Voilà ce que vous allez perdre. Voilà ce que vous ne reverrez pas de sitôt et peut-être jamais."

Les cerisiers survivants des bulldozers, les cerisiers délaissés par la faux du plan d’aménagement foncier ont gardé pour la plupart, contrairement aux autres années où ils les perdent très tôt, leurs feuilles jusque ces derniers jours.

En sortant du cimetière de Les Voivres le 8 novembre, Benoit Aubry, le maire de la Chapelle aux Bois, en faisait la remarque. Chacune de leurs feuilles, de rouge et d'orange vêtues flamboyait comme autant de flammes, comme autant de prières pour dire qu'ils ne voulaient pas mourir. 

Su la place du village, les cierges ondulants des peupliers jetaient sur le ciel bleu leurs lances jaunes citrons. Chaque arbuste, chaque ramure de hêtre, jusqu'aux modestes bambous peuplant les talus se concurrençaient pour attirer le regard.

Les mélèzes étaient d'or, les hêtres étaient d'or, les fougères aigles étaient d'or. Et même les grands agrostis jouets des vents aux plumets soyeux, parsemant le sol des hautes futaies, avaient des reflets fauves et mordorés qui reflétaient ceux des chênes grognons enfin décidés après moult atermoiements  à mettre leurs habits de gala.

N'ayez pas peur. Vous aurez beau vous acharnez à la détruire, à la stériliser, à anéantir toute forme de vie, toujours la nature ressuscitera et toujours elle sera belle.
Même le sol lunaire, même la planète Mars, même les déserts de Gobi, ou du Sahara sont beaux. 

Oui, toujours la nature sera belle. Bien inutilement, puisque vous ne savez pas l'aimer.

Bien inutilement, puisqu'un jour l'homme ne sera sans doute plus là pour la regarder.

Automne à l’Étang Lallemand

L’Arbre

Émile VERHAEREN
Recueil : "La Multiple Splendeur"

Tout seul,
Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,
Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
Il impose sa vie énorme et souveraine
Aux plaines.

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
Les yeux aujourd’hui morts, les yeux
Des aïeules et des aïeux
Ont regardé, maille après maille,
Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
Il abritait leur sieste à l’heure de midi
Et son ombre fut douce
A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.

Dès le matin, dans les villages,
D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;
Il est dans le secret des violents nuages
Et du soleil qui boude aux horizons latents ;
Il est tout le passé debout sur les champs tristes,
Mais quels que soient les souvenirs
Qui, dans son bois, persistent,
Dès que janvier vient de finir
Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,
Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
- Lèvres folles et bras tordus -
Il jette un cri immensément tendu
Vers l’avenir.

Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;
Il projette si loin ses poreuses racines
Qu’il épuise la mare et les terres voisines
Et que parfois il s’arrête, comme étonné
De son travail muet, profond et acharné.

Mais pour s’épanouir et régner dans sa force,
Ô les luttes qu’il lui fallut subir, l’hiver !
Glaives du vent à travers son écorce.
Cris d’ouragan, rages de l’air,
Givres pareils à quelque âpre limaille,
Toute la haine et toute la bataille,
Et les grêles de l’Est et les neiges du Nord,
Et le gel morne et blanc dont la dent mord,
jusqu’à l’aubier, l’ample écheveau des fibres,
Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
Sans que jamais pourtant
Un seul instant
Se ralentît son énergie
A fermement vouloir que sa vie élargie
Fût plus belle, à chaque printemps.

En octobre, quand l’or triomphe en son feuillage,
Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,
Souvent ont dirigé leur long pèlerinage
Vers cet arbre d’automne et de vent traversé.
Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,
Il semblait habité par un million d’âmes
Qui doucement chantaient en son branchage creux.
J’allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
Je le sentais bouger jusqu’au fond de la terre
D’après un mouvement énorme et surhumain ;
Et J’appuyais sur lui ma poitrine brutale,
Avec un tel amour, une telle ferveur,
Que son rythme profond et sa force totale
Passaient en moi et pénétraient jusqu’à mon coeur.

Alors, j’étais mêlé à sa belle vie ample ;
Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;
Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;
J’aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,
La plaine immense et nue où les nuages passent ;
J’étais armé de fermeté contre le sort,
Mes bras auraient voulu tenir en eux l’espace ;

Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
Et je criais :  » La force est sainte.
Il faut que l’homme imprime son empreinte
Tranquillement, sur ses desseins hardis :
Elle est celle qui tient les clefs des paradis
Et dont le large poing en fait tourner les portes « .
Et je baisais le tronc noueux, éperdument,
Et quand le soir se détachait du firmament,
je me perdais, dans la campagne morte,
Marchant droit devant moi, vers n’importe où,
Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.

Automne à l’Étang Lallemand
Automne à l’Étang Lallemand
Automne à l’Étang Lallemand
Automne à l’Étang Lallemand
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