Ils ont dit " NON": Jean et Géraldine

par LES VOIVRES 88240  -  20 Novembre 2015, 04:28  -  #HISTOIRE

Photo Mrs Noël Jean

Photo Mrs Noël Jean

A ma demande Mr Jean Noël et Géraldine Munier, deux natifs de Les Voivres ont partagé un article. Ce sont deux personnes d'expérience mais venus à cette réflexion par des chemins complétement différents.

Mr Jean Noël, ancien militaire a participé, entre autres à une mission pour maintenir la paix au Liban. Il sait de quoi il parle quand, régulièrement, il dénonce depuis des mois les terroristes sur ces pages ou dans ses commentaires.

Il est aussi féru d'histoire ce qui lui permet d'analyser les évènements de ces jours avec un esprit très critique mais sans à priori.

Sa croisade, c'est le devoir de mémoire. Il venait tout juste d'écrire un article sur toutes les guerres quand il va lui falloir en ajouter une de plus à la si longue liste.

Qi-gong

Qi-gong

Géraldine Munier fait partie de la jeune génération, de celle qui était visée en premier lieu le 13 novembre. Depuis ce jour beaucoup d'élus dans leurs messages nous disent de ne pas avoir peur, de ne pas se replier sur soi-même, de respecter les autres et les valeurs républicaines. Pour vaincre ses peurs et les exprimer, depuis plusieurs années, elle a choisie deux voies : la poésie et le karaté.

Elle partage un poème de René Daumal. auquel elle a consacré sa thèse.

Né en 1908, mort de maladie en 1944, il fut poète, critique, essayiste, indianiste, écrivain et dramaturge. Ce fut aussi avec Alfred Jarry, l'auteur de Ubu Roi, Boris Vian et quelques autres artistes un des membre du Collège de Pataphysique ( science des solutions imaginaires) sérieux et dictateurs s'abstenir.

Ayant pris connaissance de sa maladie, une tuberculose déjà avancée, René Daumal séjourne le plus possible en montagne, dans les Pyrénées mais surtout dans les Alpes chez la pharmacienne Geneviève Lief qui deviendra une élève. C’est la guerre. Il s’est marié avec Véra, juive. Il vit dans des conditions matérielles extrêmement difficiles. Il compose ses plus belles lettres, se remet à la poésie, écrit La Guerre sainte et commence son œuvre majeure, le célèbre et inachevé Mont Analogue, démonstration du langage analogique et de l’écriture à multiples strates de compréhension.

Dans "La Guerre Sainte " René Daumal se montre étrangement visionnaire. Ont-ils dit autre chose tous ces élus lundi pendant la cérémonie pour commémorer les morts du 13 novembre ?

Se connaître soi-même pour vaincre les peurs et les démons, pour rester un juste debout.

Rika Usami, kata

Rika Usami, kata

Extrait

"Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres

que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions,

jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre règnera dans la chambre de l'éternel

vainqueur.

Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui

un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant

un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas

de vains bruits que je fais avec ma bouche.

Printemps 1940."

Guerrier

Guerrier

La Guerre Sainte de René Daumal

Je vais faire un poème sur la guerre. Ce ne sera peut-être pas un vrai poème, mais

ce sera sur une vraie guerre.

Ce ne sera pas un vrai poème, parce que le vrai poète, s'il était ici, et si le bruit se

répandait parmi la foule qu'il allât parler - alors un grand silence se ferait, un lourd

silence d'abord se gonflerait, un silence gros de mille tonnerres.

Visible, nous le verrions, le poète et voyant, il nous verrait ; et nous pâlirions dans

nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d'être si réel, nous les malingres, nous

les gênés, nous les tout-chose.

Il serait ici, plein à craquer des multitudes des ennemis qu'il contient - car il les

contient, et les contente quand il veut - incandescent de douleur et de sacrée

tranquille comme un artificier, dans le grand silence il ouvrirait un petit robinet, le tous

petit robinet du moulin à paroles, et par là nous lâcherait un poème, un tel poème

qu'on en deviendrait vert.

Ce que je vais faire ne sera pas un vrai poème poétique de poète, car si le mot

"guerre" était dit dans un vrai poème - alors la guerre, la vraie guerre dont parlerait le

vrai poète, la guerre sans merci, la guerre sans compromis s'allumerait

définitivement dans le dedans de nos coeurs.

Car dans un vrai poème les mots portent leurs choses.

Mais ce ne sera pas non plus discours philosophique. Car pour être philosophe, pour

aimer la vérité plus que soi-même, il faut être mort à l'erreur, il faut avoir tué les

traîtres complaisances du rêve et de l'illusion commode. Et cela, c'est le but et la fin

de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des traîtres à

démasquer.

Et ce ne sera pas non plus oeuvre de science. Car pour être un savant, pour voir et

aimer voir les choses telles qu'elles sont, il faut être soi-même, et aimer se voir, tel

qu'on est. Il faut avoir brisé les miroirs menteurs, il faut avoir tué d'un regard

impitoyable les fantômes insinuants. Et cela, c'est le but et la fin de la guerre, et la

guerre est à peine commencée, il y a encore des masques à arracher.

Et ce ne sera pas non plus un chant enthousiaste. Car l'enthousiasme est stable

quand le dieu s'est dressé, quand les ennemis ne sont plus que des forces sans

formes, quand le tintamarre de guerre tinte à tout casser, et la guerre est à peine

commencée, nous n'avons pas encore jeté au feu notre literie.

Ce ne sera pas non plus une invocation magique, car le magicien demande à son

dieu "Fais ce qui me plaît", et il refuse de faire la guerre à son pire ennemi, si

l'ennemi lui plaît et pourtant ce ne sera pas davantage une prière de croyant, car le

croyant demande à son Dieu: "Fais ce que tu veux", et pour cela il a dû mettre le fer

et le feu dans les entrailles de son plus cher ennemi, - ce qui est le fait de la guerre,

et la guerre est à peine commencée.

Ce sera un peu de tout cela, un peu d'espoir et d'effort vers tout cela, et ce sera

aussi un peu un appel aux armes. Un appel que le jeu des échos pourra me

renvoyer, et que peut-être d'autres entendront.

Vous devinez maintenant de quelle guerre je veux parler.

Des autres guerre - de celles que l'on subit - je ne parlerai pas. Si j'en parlais, ce

serait de la littérature ordinaire, un substitut, un à-défaut, une excuse. Comme il

m'est arrivé d'employer le mot "terrible" alors que je n'avais pas la chair de poule.

Comme j'ai employé l'expression "crever de faim" alors que je n'en étais pas arrivé à

voler aux étalages. Comme j'ai parlé de folie avant d'avoir tenté de regarder l'infini

par le trou de la serrure. Comme j'ai parlé de mort, avant d'avoir senti ma langue

prendre le goût de sel de l'irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont

toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent

de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes. Comme certains parlent d'amour,

qui n'aiment que l'ombre d'eux-mêmes. Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour

rien le plus petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux.

Comme c'est notre grande maladie de parler pour ne rien voir.

Ce serait un substitut impuissant, comme des vieillards et des malades parlent

volontiers des coups que donnent ou reçoivent les jeunes gens bien portants.

Ai-je donc le droit de parler de cette autre guerre - celle qu'on ne subit pas seulement

alors qu'elle n'est peut-être pas irrémédiablement allumée en moi ? Alors que j'en

suis encore aux escarmouches ? Certes, j'en ai rarement le droit. Mais "rarement le

droit", cela veut dire aussi "quelquefois le devoir" et surtout "le besoin", car je n'aurai

jamais trop d'alliés.

J'essaierai donc de parler de la guerre sainte.

Puisse-t-elle éclater d'une façon irréparable Elle s'allume bien, de temps en temps,

ce n'est jamais pour très longtemps. Au premier semblant de victoire, je m'admire

triompher, et je fais le généreux, et je pactise avec l'ennemi. Il y a des traîtres dans la

maison, mais ils ont des mines d'amis, ce serait si déplaisant de les démasquer! Ils

ont leur place au coin du feu, leurs fauteuils et leurs pantoufles, et ils viennent quand

je somnole, en m'offrant un compliment, une histoire palpitante ou drôle, des fleurs et

des friandises, et parfois un beau chapeau à plumes. Ils parlent à la première

personne, c'est ma voix que je crois entendre, c'est ma voix que je crois émettre : "je

suis ..., je sais ... , Je veux..., qui me crient "Ne nous crève pas, nous sommes du

même sang !", pustules qui pleurnichent : "Nous sommes ton seul bien, ton seul

ornement, continue donc à nous nourrir, il ne t'en coûte pas tellement !".

Et ils sont nombreux, et ils sont charmants, ils sont pitoyables, ils sont arrogants, ils

font du chantage, ils se coalisent mais ces barbares ne respectent rien - rien de vrai,

je veux dire, car devant tout le reste, ils sont tire-bouchonnés de respect. C'est grâce

à eux que je fais figure, ce sont eux qui occupent la place et tiennent les clefs de

l'armoire aux masques. Ils me disent "Nous t'habillons sans nous, comment te

présenterais-tu dans le beau monde ?" -Oh plutôt aller nu comme une larve !

Pour combattre ces armées, je n'ai qu'une toute petite épée, à peine visible à l'oeil

nu, coupante comme un rasoir, c'est vrai, et très meurtrière. Mais si petite vraiment,

que je la perds à chaque instant. Je ne sais jamais où je l'ai fourrée. Et quand je l'ai

retrouvée, alors je la trouve lourde à porter, et difficile à manier, ma meurtrière petite

épée.

Moi, je sais dire à peine quelques mots, et encore ce sont plutôt des vagissements,

tandis qu'eux, ils savent même écrire. Il y en a toujours un dans ma bouche, qui

guette mes paroles quand je voudrais parler. Il les écoute, garde tout pour lui, et

parle à ma place, avec les mêmes mots - mais son immonde accent. Et c'est grâce à

lui qu'on me considère, et qu'on me trouve intelligent. (Mais ceux qui savent ne s'y

trompent pas: puissè-je entendre ceux qui savent !)

Ces fantômes me volent tout. Après cela, ils ont beau jeu de m'apitoyer "Nous te

protégeons, nous t'exprimons, nous te faisons valoir. Et tu veux nous assassiner!

Mais c'est toi-même que tu déchires, quand tu nous rabroues, quand tu nous tapes

méchamment sur notre sensible nez, à nous tes bons amis."

Et la sale pitié, avec ses tiédeurs, vient m'affaiblir. Contre vous, fantômes, toute la

lumière! Que j'allume la lampe, et vous vous tairez. Que j'ouvre un oeil, et vous

disparaîtrez. Car vous êtes du vide sculpté, du néant grimé. Contre vous, la guerre à

outrance. Nulle pitié, nulle tolérance. Un seul droit: le droit du plus être.

Mais maintenant, c'est une autre chanson. Ils se sentent repérés. Alors, ils font les

conciliants. "En effet, c'est toi le maître. Mais qu'est-ce qu'un maître sans serviteurs ?

Garde-nous à nos modestes places, nous promettons de t'aider. Tiens, par exemple :

figures-toi que tu veuilles écrire un poème. Comment ferais-tu sans nous ?"

Oui, rebelles, un jour je vous remettrai à vos places. Je vous courberai sous mon

joug, je vous nourrirai de foin, et vous étrillerai chaque matin. Mais tant que vous

sucerez mon sang et volerez ma parole, oh! plutôt jamais n'écrire de poèmes !

Voyez la paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter

du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant

d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le

monde s'en accommode. Paix de vaincus Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un

peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu,

un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout

cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix

qu'on me propose. Paix de vendus! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on

ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette

pour conserver toujours la paix en soi: c'est d'accuser toujours les autres. Paix de

trahison !

Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte.

Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien

qu'il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui-

même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au-

dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre

contre le tumulte des mensonges et l'innombrable illusion.

Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage

du temps, l'éternel vainqueur entend les voix d'autres silences. Seul, ayant dissous

l'illusion de n'être pas seul, seul, il n'est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de

lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissè-je un jour m'installer

dans cette citadelle Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu'à l'os, pour que le

tumulte n'entre pas la chambre royale !

"Mais tuerai-je ?" demande Ardjouna le guerrier. "Paiera-je le tribut à César ?"

demande un autre. - tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n'as pas le choix. Mais

si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n'en laisses pas une goutte

éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immobile. - Paie, est-il

répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d'oeil sur le trésor royal.

Et moi qui n'ai pas d'autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n'ai

d'autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ?

Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres

que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions,

jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre règnera dans la chambre de l'éternel

vainqueur.

Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui

un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant

un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas

de vains bruits que je fais avec ma bouche.

Printemps 1940.

Poème extrait du recueil Poésie noire et poésie blanche

Combat

Combat

L'âme des guerriers

Sur Terre, nombreux sont les combattants

robustes, écrasants et redoutables;

les fiers seigneurs de la guerre

qui ne comptent plus leurs victoires;

mais combien ont su vaincre leur colère

et dompter la foule de leurs désirs ?

La plupart sont comme brin de paille au vent,

ils ignorent la voie sacrée du guerrier.

Géraldine Munier

in

La Voie Sacrée du Guerrier

Kata

Kata

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G
très bel article merci
Répondre
N
La surprise était annoncée mais cette "union" entre la génération massacrée et un ancien « soldat de la paix » me convient assez bien. Malheureusement, ces extrémistes - SAIGNEURS de la guerre - sont imperméables à la poésie (le karaté les calmerait peut-être, mais face à des Kalachnikov et à des bombes humaines... peu de chances).
Répondre
N
« La violence n'est pas le seul moyen de s'opposer.» : je suis absolument d'accord puisque, dois-je le rappeler, notre mission à Beyrouth - dotés d'une arme « à ne pas utiliser » de poing symbolique, face à un arsenal impressionnant -, consistait à observer, négocier, faire respecter un cessez-le-feu violé constamment. En ce sens, nous avons été des témoins (du drame libanais), des porteurs d'espoir (pour une terre se sentant moins abandonnée du fait de notre présence), des symboles (par notre engagement) des liens particuliers entre la France et le Liban).
Non violents donc, 7 d'entre-nous sont cependant tombés au service de la paix...sans l'obtenir évidemment.
Alors, parmi les 5 chefs successifs du Détachement des Observateurs, l'un d'eux écrira plus tard : « On verra rapidement les limites de ce "concept de maintien de la paix qui voulait que l'on soit d'autant plus efficace que l'on était plus désarmé" ».
Dans notre histoire contemporaine, on voit bien combien de femmes et d'hommes ont été victimes de leur non-violence
En 2001 par exemple, les passagers de l'Airlines 93 avaient bien compris qu'il fallait répondre violemment à la violence des pirates. Cela n'a, hélas, pas suffit !
G
Vous avez sans doute raison mais ces voies, celles de la poésie et des arts martiaux nous tiennent debout et nous permettent de rester humains et d'entrer en Résistance contre la barbarie, dans la vie de tous les jours. La violence n'est pas le seul moyen de s'opposer.